Jean pierre Mourey : Quel est votre rapport à la peinture classique, à la nature morte ?

Franck Lestard : J’ai une approche du dessin qu’on peut considérer comme classique… l’anatomie, le modelé, le travail de l’ombre et de la lumière… mon travail est «classique» également, dans le sens où je réinterroge un thème récurrent de l’histoire de l’art : la vanité… la nature quasi morte. Car plus que la nature morte c’est la vie silencieuse, la vie immobile que je questionne… ce qui est encore là mais qui disparait lentement sous nos yeux… depuis quelques années, je m’intéresse à la figure animale… je me suis, un jour, retrouvé face à un grand corbeau, vraiment très près… quelque chose m’a troublé, le plumage noir, l’œil, le bec et les pattes, je ne sais pas vraiment… ce sentiment que décrit dans son livre Le versant animal , Jean Christophe Bailly qui se trouve, l’espace d’un moment, en présence d’un animal sauvage… cette sensation étrange entre fascination et stupeur… les animaux sont là, partout autour de nous et pourtant une menace pèse sur eux… « cette menace obsède dés que l’on pense à eux…» Les animaux sont les vanités contemporaines, ils incarnent la vanité… je crois que c’est cela qui m’intéresse quand je peins un animal, mais je ne suis pas fasciné par le pouvoir allégorique et mythique du monde animal… la figure animale est surtout un prétexte, car, au delà d’une critique de la condition animale, je peins des natures mortes «en devenir», elles contiennent en elles cette fin qu’on devine proche… on peut dire que je reste dans une grande tradition classique, en tout cas que je me frotte à des thèmes classiques et universels…

JPM : Pourquoi des figures isolées sur fond blanc dans vos dessins et peintures ?

FL : Au départ je travaillais la peinture… la peinture en tant que matière m’intéressait, l’empâtement… petit à petit j’en ai eu marre du coté cuisine, tel médium avec tel pigment etc.… j’ai eu envie d’utiliser un médium plus léger, moins pâteux, j’ai eu besoin d’immatérialité… je me suis intéressé au lavis, à l’aquarelle… en fait le lavis, c’est une sorte de compromis entre le dessin, la ligne et la peinture… la ligne est dissoute par l’encre… la couleur, par transparence, laisse émerger le support, le fond n’est pas vraiment recouvert, il existe sous l’encre et la ligne. Parfois l’encre est absorbée, parfois elle renforce la figure… je me suis vite rendu compte de l’importance que cette technique laisse au fond, le blanc du papier, qui n’est plus uniquement un support mais qui a une place prépondérante, il en devient presque l’élément le plus important… le blanc a qualité de lumière, il dévore littéralement le dessin même si, paradoxalement, il le renforce… le blanc aussi pour sa valeur symbolique, ou plutôt pour ce qu’en dit Kandinsky, «ce blanc qui sonne comme un silence, un rien avant commencement», même si, dans mon travail, il résonne plus comme le commencement de la fin.

JPM : Effectivement, le blanc dans vos dessins à la fois «supporte» le dessin et en même temps l’«aspire». La détérioration, plutôt que l’accumulation, la surcharge, caractérise votre travail. Votre pratique du lavis conduit du côté de l’évanescence, de la dilution.

FL : J’ai un besoin de tendre au silence, plastiquement mon travail s’est épuré tout au long des années… j’ai plus tendance en effet, à soustraire qu’a additionner, j’ai pris le parti de m’éloigner du chaos du monde, de toute ce bordel, pour ne m’intéresser qu’à sa lente détérioration… Mes dessins ne contiennent plus aucun signe, plastiquement cela se réduit à la fluidité de l’encre, la simplicité de la figure et du blanc du papier… Je pense que ça va dans le sens de ma problématique qui tourne autour de la vanité, la lente disparition de la matière, ne laissant que la trace de l’existence, un peu comme le chat du comté Chester dans  Alice au pays des merveilles  qui disparaît doucement et dont on ne finit par ne voir que le sourire…

JPM : Avez-vous abandonné les couples de figures, par exemple bête-homme ? 

FL : A partir du moment ou l’on représente plusieurs figures sur un même dessin, on crée une histoire, et ça ne m’intéresse plus… d’autant plus que le couple bête-homme reste, il me semble, une hérésie… il n’ y a jamais de réelle rencontre homme-animal… particulièrement pour l’animal sauvage… il y a frôlement, furtive proximité , mais il y a surtout, un abîme infranchissable entre l’homme et le reste du monde animal… j’ai compris que c’était là aussi que s’articulait mon travail, à ce point de non rencontre… mes précédents dessins, où je confrontais l’ homme et la bête, n’étaient d’ailleurs que l’illustration de luttes, un rapport dominant-dominé, jamais de complicité. Je sculpte des figures humaines et je dessine des animaux, le point de frôlement se situe lors de l’accrochage de mes pièces

JPM : La relation de deux figures, l’une humaine, l’autre animale, dans le même espace-dessin doit en effet être distinguée de la coexistence dans le même lieu d’ oeuvres diverses, dessins, sculptures. Cette coexistence, cet agencement engagent du côté de l’installation, de la scénographie.

FL : Du coté de l’installation sans doute mais il n’y a pas de mise en scène… j’utilise l’espace d’exposition comme support « narratif », la lecture est moins directe… quelque chose se joue aussi avec le corps du visiteur…

JPM : Pourquoi êtes-vous passé à la sculpture ? Quelle place a-t-elle dans votre travail ?

FL : En fait je ne suis pas passé à la sculpture… ça a toujours été une pratique parallèle, non pas en marge, mais moins développé jusqu’à présent… j’ai fait des bustes en matière molle, puis en terre… depuis quelque temps je sculpte des souches de bois parce que ce matériau me contraint à un geste plus spontané, plus instinctif, la matière réagit et me force à des choix, disons, plus primitifs. Au dessin avec son support papier et sa fragilité inhérente au matériau, j’oppose la dureté du bois, sa pesanteur, sa réponse différente à la lumière. Il n’y a pas de hiérarchie dans ces techniques. De la surface plane, j’arrive au volume. Il me faut penser dans l’espace, savoir qu’on peut tourner autour de ma pièce…

Jean-Pierre Mourey, philosophe, esthéticien, est l’auteur d’études sur l’art et la littérature des XXe et XXIe siècles.